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« Je veux gagner plus haut, c’est là qu’on m’attend »

Si elle s’est achevée en apothéose sur l’Avenue de la Grammont, la saison 2021 d’Arnaud Démare n’aura pas été un long fleuve tranquille. Cette saison, il la raconte en profondeur dans « Une année dans ma roue », paru le 10 novembre dernier chez Talent Éditions. À l’occasion de cette sortie, le triple champion de France sur route a accepté de nous parler plus amplement de ce projet, d’aborder quelques-uns des thèmes majeurs de son récit, et ce faisant, de balayer les faits marquants de son année passée.

Arnaud, comment vis-tu la tournée médiatique autour de ton livre ?

C’est complètement différent des sollicitations habituelles. Ça intervient en plus dans une période creuse en termes d’entraînements et de courses. Je suis parti en vacances, je suis encore en coupure, et je suis donc plutôt frais pour répondre à toutes ces sollicitations. Je le prends de manière bien plus relâchée qu’en cours de saison, où l’on est généralement fatigué et contraint de refuser pas mal d’interviews. Mon unique souhait est que les gens soient au courant de l’existence du livre, et qu’ils puissent se le procurer si cela les intéresse. Il est sorti depuis quelques jours et j’ai déjà reçu beaucoup de messages privés chaleureux sur les réseaux sociaux. Quand les gens postent une story avec le livre dans les mains, il y a une petite fierté. C’est aussi gratifiant de faire plaisir aux gens en leur livrant une partie de moi.  

« C’est quasiment un journal intime »

Justement, quel était l’objectif recherché avec l’écriture de cet ouvrage ?

Au départ, je ne savais vraiment pas ce que je voulais faire ressortir. Au terme des huit semaines de chroniques avec Mathieu Coureau pour Ouest France, on s’est appelés et on s’est demandés si on devait s’arrêter là. Ça avait plu aux gens, j’avais eu de bons retours, mais d’un autre côté, ça demandait aussi pas mal d’implication. J’étais un peu sur la réserve dans un premier temps, puis on s’est dit « continuons et voyons ce que ça donne ». Au final, on a tenu bon toute la saison. Pour être franc, au début, je pensais raconter quelque chose de similaire à 2020 : les succès, les victoires. Ça a été plus compliqué que ce que je pensais. J’ai d’ailleurs douté à un moment donné. J’ai dit à Mathieu « le livre ne va intéresser personne, je ne gagne pas, ça ne touchera pas les gens ». Lui était convaincu qu’au contraire, on découvrait autre chose, et que rarement un athlète ne s’était autant confié sur ses doutes. On s’est décidé à continuer et je me suis accroché à ça. Le Tour arrivait, je voulais tout péter, mais ça ne s’est pas déroulé comme espéré. Sur la Vuelta, je voulais montrer quelqu’un qui se relève, qui revient et qui gagne, mais ça ne l’a pas fait non plus. Il a fallu attendre la dernière course de la saison. Ce récit est venu démontrer que ce n’est pas toujours facile. On se fixe des objectifs qu’on ne parvient pas toujours à remplir, mais ce n’est pas pour autant qu’il faut arrêter d’y croire, malgré de gros doutes par moments.

À quel point voulais-tu et comptais-tu te confier ?

C’était vraiment une découverte. Je ne connaissais même pas Mathieu réellement. On s’est lié de sympathie au fur et à mesure. À la fin de cette collaboration, une amitié s’est même créée. À vrai dire, avec le temps, je ne me rendais même plus compte que j’écrivais un livre. Je m’adressais juste à Mathieu, je lui dressais le bilan de ce que je vivais. Lui a su être à l’écoute et mettre des mots sur ce que je lui racontais et ressentais. Ce n’est qu’au fil des mois que je me suis rendu compte que c’est quelque chose qui allait loin dans la confidence. Jusqu’au bout, je ne pensais même pas vraiment que ça allait voir le jour. À l’arrivée, c’est quasiment un journal intime que je publie.

Tu n’as pas pensé que ce projet pouvait devenir contraignant au cours d’une saison ?

Si, et j’y ai justement bien réfléchi avant de débuter. Quand on a terminé les chroniques, qui étaient hebdomadaires, j’ai dit à Mathieu que je voulais bien continuer, mais pas au même rythme, pas toutes les semaines, et en étant sans doute un peu plus bref. Mais en fait, j’ai aimé le faire, j’ai aimé prendre du temps pour lui raconter. Et bien que je me sois dit au début que ça pouvait être une contrainte, c’est finalement devenu un rituel. Dans la chambre d’hôtel, plutôt que de regarder un film ou une série, je l’appelais et lui racontais ce que j’avais vécu. Je l’ai beaucoup fait dans les moments de transport et je ne prenais jamais de notes. Ce que je lui disais, c’est ce que je ressentais sur l’instant. Quand je n’avais pas le temps, je lui faisais un message vocal de quelques minutes pour lui raconter ma journée. C’était parfois très rapide, mais ça lui suffisait.

« Montrer la partie immergée de l’iceberg »

Dans la première partie du livre, on sent ta volonté de rendre hommage aux personnes qui t’entourent.

C’est vrai, car on peut parfois oublier toute l’importance qu’ils ont aux côtés d’un athlète, et en particulier d’un cycliste professionnel. Pour moi, il était nécessaire de mettre la lumière sur ces personnes de l’ombre. Je pense que le grand public ne se rend pas forcément compte de ce qu’elles peuvent vivre au quotidien. Le grand public voit la course, mais mes proches, ma femme, Julien [Pinot], voient ce que je fais, ce que je vis. Ces chapitres permettent de parler de mon entraînement et de ma préparation, mais en montrant la partie immergée de l’iceberg. On ne parle généralement pas de nos proches, du travail, des doutes, et de tout ce qui nous entoure. C’était l’occasion.

Pour illustrer leur soutien, tu écris, vis à vis de ta femme : « le calme pour moi, la solitude pour elle ».

C’était une manière de rendre hommage aux femmes de coureurs. Quand cette chronique était sortie l’hiver dernier, Morgane et moi-même avions reçu beaucoup de messages de compagnes qui nous disaient : « je m’y retrouve complètement », « c’est tellement ça », « merci à vous de partager ce volet de notre vie ». C’est bien d’en parler, de dire ce que nos femmes ressentent quand on part en course. Mais même quand on est à la maison, on est concentré sur nos objectifs, on essaie de tout optimiser, on ne se couche pas tard, on mange bien. Tout cela fait partie d’un rythme de vie. Puis, quand on part, il y a un vide. Il n’y a plus ce petit métronome pour rythmer notre quotidien. C’est toujours difficile de partir, même si on adore ce qu’on fait et qu’on est heureux une fois en course. Mais quand on passe plus de la moitié de l’année loin de la maison, on se dit que ce n’est pas un métier comme les autres.

Pour autant, tu dis aussi qu’une « carrière passe vite » et que tu aurais « honte de faire les choses à moitié ».

Je me suis assez vite rendu compte que je ne voulais avoir aucun regret vis à vis de ma carrière. Jeune néo-pro, j’y pensais déjà souvent. Cela s’est accentué après ma saison 2019 décevante. Je sentais que j’avais le potentiel pour faire mieux. Même si j’étais déjà très professionnel, je me suis dit qu’en allant chercher encore davantage à droite à gauche, je pouvais réaliser de grandes choses. Résultat, 2020 a été une saison extraordinaire. Ce qui est un peu paradoxal, c’est que malgré un quasi copier-coller cette année, ça n’a pas du tout été pareil. Le corps a aussi son propre rythme. C’est ce que je raconte dans le livre. Jusqu’à ma première coupure après le Tour de Valence, le corps ne répondait pas comme je le voulais, je sentais qu’il voulait récupérer. Et cette coupure m’a fait énormément de bien.

« Au-delà de ma propre déception, il y a la déception des gens qui m’entourent »

Tu estimes ta saison 2021 décevante (9 victoires, ndlr), mais tu répètes aussi dans le livre qu’il ne faut « jamais banaliser la victoire ».

On ne peut pas nier qu’il y a une hiérarchie dans les victoires, qu’il y a des courses qui sont plus belles que les autres. Maintenant, la difficulté de gagner existe toujours. Au départ d’une course, quelle qu’elle soit, tout le monde a envie de lever les bras. À ce moment-là, je m’adresse directement au grand public. On peut parfois lire : « C’était une petite course ». Oui, mais il a gagné. « Il n’y avait personne ». Oui, mais il a gagné. Tout cela pour dire qu’il ne faut pas banaliser la victoire car elle n’est jamais acquise d’avance. Maintenant, moi je veux aussi gagner plus haut car c’est là où l’on m’attend. Si je disais « je suis satisfait de ce que j’ai fait, je m’en contente, la Mayenne c’était super… » C’est vrai, c’était super la Mayenne, mais on m’attend sur le Tour de France. Non seulement on m’y attend, mais je l’ai déjà fait, je peux le faire, et je dois le faire.  

Pour diverses raisons que tu exposes dans le livre, ça ne l’a pas fait. Au soir et au surlendemain de ta mise hors-délai tu as des mots extrêmement forts…

Quand je parle, j’écris, à ce moment-là, c’est surtout une photographie de l’instant. J’étais très déçu, j’en voulais à tout le monde. C’est un carnet de route, ça a donc été élaboré au fur et à mesure. Si j’avais raconté en fin de saison tout ce que j’avais vécu, je ne l’aurais pas relaté de la même manière. Je m’exprimais tout le temps à chaud. Et dans ce cas précis aussi, c’était sur le moment. Plus que frustré, j’étais extrêmement déçu. Après tout le travail effectué, tout l’investissement mis par moi-même, l’équipe, mes coéquipiers, je me retrouvais à la maison au bout d’une semaine. Il y avait une attente des sponsors, des supporters… et j’étais à la maison au bout d’une semaine. On attendait quelque chose et… non, il ne s’est rien passé. C’est ce qui est encore plus décevant. Au-delà de ma propre déception, il y a la déception des gens qui m’entourent, des supporters. Alors oui, les mots sont forts, car ce sont les mots que j’utilise le soir-même. Je suis dans ma chambre, dégoûté, je vois 2-3 mois de travail partir en fumée, 2-3 mois qui n’ont mené à… rien du tout. Comparativement, en 2017 j’avais levé les bras et porté le maillot vert avant de quitter le Tour. Là, je n’avais rien fait. Les mots sont forts, oui, mais ce sont mes mots à chaud, c’est ce que je pensais à ce moment-là. Il aurait été dommage de lisser la chose ou de raconter ça trois mois après. On aurait oublié plein de choses. Les mots sont forts, oui, mais c’est aussi sans doute ce qui fait la richesse du livre. C’est clairement l’une des, sinon la période la plus dure de ma carrière. À ce moment-là, il n’y a rien de physique. Mais psychologiquement, pour s’en remettre… On ne se rend peut-être pas compte, car à la télé, on voit un dossard, un coureur, une place, mais on oublie tout ce qu’il y a derrière.

« C’est cette exigence qui m’a permis d’être ce que je suis aujourd’hui »

Tu expliques t’être détaché des critiques, notamment sur les réseaux sociaux, mais n’as-tu pas l’impression d’être encore plus dur toi-même ? « Mauvais » revient avec insistance…

Peut-être, je n’en sais rien. Peut-être que je trouve les gens durs dans la manière dont ils me jugent, ou jugent les coureurs en général. Cela fait partie de la vie, de notre exposition, mais après avoir connu certaines déceptions, on ne prête plus attention au reste. J’ai peut-être effectivement une trop grande exigence de moi-même, mais c’est aussi à mettre en perspective par rapport à mon passif. C’est aussi cette exigence qui m’a permis d’être ce que je suis aujourd’hui. Peut-être que certains coureurs se satisferaient de ma saison 2021, mais ce n’est pas celle que je m’étais fixée. Forcément, j’ai des mots négatifs pour la décrire, mais si on adopte une vision plus globale, il y a certes tout de même neuf victoires. C’est bien, mais loin de ce que j’ai réalisé en 2020 en trois mois de compétition. Cette année, c’était mauvais compte tenu de l’exigence personnelle que je m’applique. C’est peut-être dur, mais c’est ce qui fait aussi ce que je suis.

Tu relates aussi plusieurs débriefings/réunions, avec ton train, Julien ou Marc, qui ont été d’une réelle importance.

J’ai toujours avancé avec honnêteté et franchise. Le fait d’être transparent peut seulement mener à quelque chose de positif. Les débriefings dont je parle dans le livre m’ont fait énormément de bien. J’aime savoir ce que les gens pensent, et quand on arrive à poser tout ça sur la table, on en ressort grandis. Je ne veux pas passer mon temps à ça, mais quand il y a un souci, quand on a quelque chose sur le cœur, qu’il y a de la franchise de part et d’autre, ça peut éventuellement être chaud sur le moment, mais ça sera à coup sûr bénéfique par la suite.

Tu accordes dix lignes au sujet des cétones dans ton livre. Pourtant, c’est l’un des éléments qui a été le plus relayé. Ça t’embête ?

Je dois avouer que je ne pensais pas que ça prendrait autant d’importance, car ce n’est vraiment pas le sujet de mon livre. Maintenant, certains sont trouvent ça bien que le sujet soit abordé. Thibaut l’avait aussi fait dans L’Equipe. Je ne me cache en aucun cas derrière ça, je ne me pose pas en tant que victime, mais cela n’aurait pas été honnête de ne pas en parler dans mon carnet de route, même très brièvement. Cela peut aussi représenter une fierté pour nous, pour l’équipe, pour ceux qui font partie du MPCC. Je n’en ai pas fait des tonnes, c’est simplement ce que je ressentais après une déception et je ne regrette pas de l’avoir écrit.

« Je dois me faire plus confiance »

Lors de la Vuelta, tu résumes l’avant-dernier sprint en ces lettres : « Pfffff ». À ce moment-là, les mots ne suffisent plus à exprimer ta frustration ?

Oui, et surtout je sens que ça m’échappe… Je sens qu’il sera difficile de rectifier le tir. La frustration est énorme. J’essaie de faire les choses bien, mais quand tu es sprinteur, tu dépends aussi de ce qu’il se passe autour de toi. Et rien n’allait comme on le voulait. J’ai pu lâcher les chevaux en fin de Vuelta en allant dans des échappées, mais c’est aussi dû à la manière dont était tracé le parcours. Quand on arrive sur les Champs Elysées, on essaye de garder un maximum d’énergie. Là, il n’y avait pas de sprint lors des quatre derniers jours. Qu’est-ce que je pouvais faire ? Je sentais que j’avais les moyens de prendre du plaisir à l’avant, donc pourquoi me priver ? Ce n’est pas une victoire, mais j’en ai au moins tiré une petite satisfaction. En 2020, je réussissais la moindre chose que j’entreprenais, sans forcer les choses. En 2021, ça se refermait à chaque fois alors je le voulais tout autant. Mais j’ai continué à donner le meilleur à chaque course, à faire les choses bien en me disant simplement « on verra ». C’est l’esprit que j’ai conservé toute la saison.

Jusqu’à gagner la der’ de la saison, sur Paris-Tours. Pourtant, tu expliques ta « peur de gagner » à l’amorce du sprint. Avais-tu déjà ressenti cela ?

Jamais. Plus que la peur de gagner, c’est même la peur de ne pas réussir. À ce moment-là, dans la dernière ligne droite, j’ai vraiment la trouille. Je me dis : « il faut que tu réussisses, il faut que tu lèves les bras, c’est une opportunité que tu n’as pas eu depuis 3-4 mois, il faut la saisir ». En plus de ça, je savais que j’étais capable de le faire face à des coureurs moins rapides. Je me devais même de le faire, je ne pouvais pas me louper.

Quelle morale tirerais-tu de cette saison ?

J’en ai ressorti que je pouvais parfois être un peu trop dur envers moi-même, et ne pas me rendre compte de ce que j’étais capable de faire. Le physique est là, mais je dois me faire plus confiance, par exemple lorsque le train est en mauvaise posture. Je l’avais déjà analysé après la Vuelta, mais parcourir le livre m’en a fait reprendre conscience.

Tu as hâte de repartir ?

Honnêtement, Paris-Tours m’a vraiment fait du bien. Finir là-dessus, c’était… indispensable. Ça m’a permis de partir en vacances plus sereinement, et ça sortait en plus du contexte du sprint. C’est ce que je retiens et ce qui me motive au moment d’aborder la prochaine année.

— Alexandre to www.equipecycliste-groupama-fdj.fr