« Je me suis surtout dit que ça passait vite »

Il y a une semaine, dans les Hauts-de-France, l’Équipe cycliste Groupama-FDJ a accompagné l’un des ses membres historiques vers la retraite sportive. Au terme de dix-sept années de professionnalisme, dont quinze dans la structure des frères Madiot, Mickaël Delage a ainsi tiré sa révérence et mis un terme à une longue carrière passée au service des autres. Quelques jours après ce baisser de rideau, nous avons retrouvé le Libournais de 36 ans pour prendre la température. À froid.

Mickaël, tu as mis un terme à ta carrière à l’occasion de Paris-Chauny. Qu’est-ce que cela fait d’être retraité des pelotons ?

Déjà, je n’ai pas été faire de vélo le lundi, et je dois dire que ça m’a fait du bien. Je ressentais vraiment ce besoin de souffler. J’arrivais au bout de ce qu’il m’était possible de donner, physiquement et mentalement. Du coup, je me sens plutôt bien depuis dimanche. Je fais des choses que je ne prenais pas le temps de faire ou que je n’avais pas le temps de faire auparavant. Au final, c’est presque un soulagement d’en avoir terminé. Je me sens apaisé et ça fait vraiment du bien.

« Je n’ai pas ressenti de tristesse »

Tu as déjà noté des évolutions entre ta carrière et ta très courte post-carrière ?

La semaine passée, j’ai pu aller aider des amis qui faisaient des travaux en extérieur. Ce n’est pas le genre de choses que je pouvais me permettre de faire avant, car en dehors du fait qu’il faut s’entraîner, il n’est pas recommandé de rester une journée entière debout. On a travaillé, rigolé, c’était vraiment plaisant.

Et tu as roulé depuis ?

Je n’avais pas roulé jusqu’à vendredi, mais mon voisin m’a écrit jeudi matin pour me demander si je voulais faire un tour étant donné qu’ils annonçaient grand soleil. Je lui ai demandé combien il voulait faire, il m’a répondu deux heures, donc j’ai dit « go ». C’était du vélo plaisir, à intensité tranquille, histoire de pouvoir discuter. Désormais, je n’irai rouler que lorsque j’en aurai envie. En cas de pluie ou de brouillard, je n’irai probablement plus, mais j’ai bien entendu encore l’amour du vélo. Alors quand le temps le permettra, j’irai certainement faire une balade.

Peux-tu revenir sur la journée particulière du dimanche ?

Ça a même démarré le samedi. Quand je suis parti de la maison, j’ai dit à ma femme : « ça y est, c’est la dernière fois que je pars en course avec l’équipe ». C’était étrange, et ça rendait tout très concret. Je suis arrivé sur place et j’ai retrouvé l’équipe. C’était d’autant plus sympa qu’il y avait des coureurs avec qui j’ai disputé un paquet de courses, comme William Bonnet. J’étais content de le revoir, mais je savais aussi que c’était la dernière fois qu’on se voyait dans ce cadre là. Enfin, le dimanche matin, j’étais assez décontracté. J’ai appréhendé mes derniers moments de manière très relâchée afin de profiter un maximum. Beaucoup de mecs sont venus me voir, pour discuter, me féliciter, me rappeler certains moments passés ensemble. J’ai sans doute plus discuté qu’habituellement. Au final, je n’ai pas ressenti de tristesse durant cette journée. Au moment du départ, je me suis dit « c’est la dernière fois que je dispute une course pro ». La pensée m’a forcément traversé l’esprit, mais ça ne m’a pas obsédé toute la course non plus.  

Comment était l’atmosphère au sein de l’équipe ?

Il y avait Martial Gayant à la direction sportive, et il se trouve que j’avais fait ma première course pro avec lui, en 2005. Et j’ai donc disputé ma dernière avec lui aussi. La boucle était bouclée, comme on dit. Il nous a offert, à William et moi-même, un cadeau bien sympathique et nous a également fait un petit speech. Après, c’était difficile de faire davantage car, mine de rien, on est vite pris par les horaires après la course. Et la veille, on ne se croise que très rapidement.

« Je ne considère pas ça comme un adieu définitif »

Quand le rideau est définitivement tombé, dimanche soir, qu’as-tu ressenti ?

Comme je l’ai dit à ma femme, je resterai de toute façon en contact avec tous les coureurs que j’apprécie. Je ne les verrai plus en course, mais je les verrai en dehors. C’est aussi pourquoi je ne considère pas ça comme un adieu définitif et la raison pour laquelle je « le » prends bien. Malgré tout, sur le voyage du retour, j’ai forcément ressenti un pincement au coeur. J’avais une heure de trajet de l’aéroport jusqu’à chez moi et c’est à ce moment-là que j’ai le plus pensé. J’étais au calme, tout seul dans la voiture, et j’ai eu le temps de me poser. Quelques moments me sont forcément repassés par la tête. C’est normal après dix-sept ans. Mine de rien, c’est une longue histoire qui se termine. Je me suis remémoré quelques souvenirs. Mes meilleurs, mais aussi les moins bons. Au bout du compte, je me suis surtout dit que ça passait vite. Quand je suis passé pro, les anciens m’avaient tous dit « profite, une carrière ça passe super vite ». Je m’en suis rendu d’autant plus compte dimanche. Si je pouvais d’ailleurs passer un petit mot aux jeunes, ce serait exactement le même : « profitez-en et donnez-vous tout le temps à 100% ». J’étais avec Enzo [Paleni] sur Paris-Chauny. Quand je suis arrivé dans le bus à l’arrivée, il était complètement mort, affalé, au point qu’il ne se changeait pas. Je lui ai dit que ça faisait plaisir de voir un jeune se mettre dans cet état-là, qu’on voyait qu’il avait envie et qu’il dépassait ses limites. Je lui ai dit « continue comme ça et tu feras carrière, une longue carrière, mais surtout profites-en ».

Tu as reçu des messages de collègues coureurs ?  

J’en ai reçu pas mal oui, y compris de coureurs avec qui je n’ai jamais fait équipe et dont j’ignore comment ils se sont procurés mon numéro. Il n’empêche, ça fait toujours plaisir et ça fait surtout chaud au coeur. Sur le vélo également, beaucoup de coureurs sont venus me voir, même ceux avec qui je parle rarement. On est venu me féliciter pour ma carrière et me souhaiter bonne chance pour ma nouvelle vie. J’espère laisser une bonne image dans le peloton. En tout cas, j’ai tout fait pour.

Depuis quand sais-tu que ta carrière professionnelle s’arrêterait en cette fin de saison ?

Au lendemain de ma chute sur le Tour de Pologne, l’année dernière. J’étais à l’hôpital, j’ai eu ma femme au téléphone et je lui ai dit : « je vais au bout de l’année de contrat qu’il me reste et j’arrête ». Je sentais que j’arrivais un peu en bout de piste physiquement, mais c’était  surtout la chute de trop. J’étais tombé en pleine descente, à 80 km/h, et j’ai vraiment galéré à m’en remettre. J’étais touché au ménisque, brûlé et recousu de partout. Mais c’était un tout. C’était cette chute-là, la précédente, celle d’avant… J’ai entériné ma décision après la Vuelta et je l’ai annoncée à l’équipe début novembre, lors des entretiens. Ça fait donc un an que je sais que la route se terminerait ici. Ce n’est pas comme quelqu’un qui arrête sans avoir le choix.

« Il y a bien plus de positif que de négatif »

Tu l’as donc bien appréhendé ?

On a le temps de s’y faire mentalement, on n’est pas pris au dépourvu. Maintenant, je n’ai pas eu de chance non plus, car je me suis fait opérer du genou en mars et je n’ai donc pas couru jusqu’au championnat de France. Voir les soucis de santé s’enchaîner m’a d’ailleurs conforté dans mon choix. J’ai eu le temps de bien me préparer à la fin de ma carrière pour ne pas être déboussolé au moment où tout s’arrêterait pour de bon.

Ces blessures gâchent-elles un peu ton départ à la retraite ?

J’aurais voulu terminer différemment, c’est certain. J’aurais préféré faire une saison complète, sans avoir à galérer après l’opération pour revenir. En plus, le niveau est maintenant si élevé que j’ai pris un gros coup au moral quand je suis revenu. J’étais loin du niveau de mes concurrents, qui avaient eux déjà beaucoup couru. Ça n’a pas été facile à encaisser, et à compter de ce moment-là, j’ai compris qu’il allait être difficile de finir de belle manière. Ça laisse forcément un petit goût amer de finir comme ça, mais je n’ai pas vraiment eu le choix. J’ai essayé de me donner les moyens, mais j’ai dû faire avec les circonstances du moment.

En regardant dans le rétroviseur, quel jugement portes-tu sur ta carrière ?

J’ai toujours essayé de donner 100% de moi-même et de m’impliquer autant que je le pouvais. J’ai donné mon maximum. Je n’étais pas un coureur fait pour gagner les grandes courses, donc je me suis dirigé vers ce rôle d’équipier et j’ai fait le maximum qu’il m’était possible de faire de ce point de vue. Je pense que sur mes dix-sept ans de carrière, il y a bien plus de positif que de négatif et c’est ce que je retiens.

T’imaginais-tu durer aussi longtemps quand tu es passé pro ?

Je n’y pensais pas, pour la simple raison que c’était se projeter beaucoup trop loin. Quand on arrive chez les pros, on ne part pas sur une durée. C’est déjà un rêve d’être là, beaucoup de jeunes voudraient être à notre place. On est juste à fond dedans et on espère seulement rester à son meilleur niveau le plus longtemps possible. Maintenant, si on m’avait dit lors de ma première année pro que je ferais dix-sept ans, je ne sais pas si je l’aurais cru, c’est clair.

« J’ai tissé des liens avec des personnes, qui deviennent bien plus que des collègues de travail »

Quels sont les meilleurs moments qui te reviennent en tête ?

Mon meilleur souvenir sur le vélo, ça restera à jamais notre première victoire sur une Classique avec Philippe Gilbert, à Paris-Tours. Il y a aussi le championnat de France avec Arnaud Démare au Futuroscope. J’avais raté le championnat deux ans auparavant, il avait fini deuxième et je m’étais dit que si j’avais pu le lancer, il aurait peut-être pu gagner. Ça m’avait laissé un goût amer et on avait pris notre revanche en 2014. C’est aussi un très bon souvenir. Ma victoire à la Roue Tourangelle en est un autre, mais ce n’est clairement pas le meilleur.

A contrario, les moins bons souvenirs ?

Le pire de tous, c’est ma chute à Hambourg en 2016. Je suis resté sept jours à l’hôpital en Allemagne, très mal soigné. J’ai souffert comme jamais, tout seul, et sans la possibilité d’être rapatrié. J’avais la plèvre percée et je ne pouvais pas prendre l’avion. Honnêtement, j’ai vraiment galéré. À un moment, je me suis dit que j’allais mourir. J’ai même dit à ma femme : « je crois que c’est fini ». Au-delà du vélo, c’est le pire souvenir de toute ma vie. Dans un autre registre, notre arrivée hors-délai avec Arnaud sur le Tour de France 2017 reste un épisode douloureux. On était contraints de quitter le Tour à la sortie des Alpes alors qu’on repartait de chez moi, de ma région, le lendemain. Mentalement, c’était dur personnellement. Je ne regretterai pas non plus les journées sous la pluie, sous 4-5°C, particulièrement en course. Je ne sais pas si les gens se rendent compte, mais on est parfois tellement congelés et tétanisés qu’il nous faut plus d’une heure dans le bus pour arrêter de trembler. Je ne vais pas regretter ces moments (sourires).

Sur tes dix-sept saisons professionnelles, quinze l’ont été dans l’équipe Groupama-FDJ. Qu’est-ce que cela signifie ?

Que c’est comme une deuxième famille. Durant ces quinze années, j’ai côtoyé tous les directeurs sportifs, beaucoup de coureurs, pas mal de soigneurs, d’assistants et Alain Bizet m’a par exemple massé pendant quinze ans. Si bien qu’on s’appelle même en dehors du vélo. J’ai tissé des liens avec des personnes, qui deviennent bien plus que des collègues de travail. Au fil des années, une relation de confiance s’est créée entre l’équipe et moi-même. Si ça n’avait pas été le cas, l’histoire n’aurait pas duré aussi longtemps. Je pense aussi que quand tu fais ton travail correctement et que tu te donnes à 100%, l’équipe le voit et en est reconnaissante. Je crois que cette longévité avec eux en est une preuve.

Tu as malgré tout connu une courte expérience à l’étranger.

On venait de gagner Paris-Tours avec Philippe Gilbert et il m’avait demandé de l’accompagner chez Lotto. J’ai beaucoup hésité car j’étais jeune et que je prenais un petit risque en partant à l’étranger. Ce n’était pas un choix facile à prendre, mais Phil était mon ami et j’avais des super objectifs à ses côtés. J’ai tenté le coup et ce n’est pas un choix que je regrette car j’ai aussi fait de belles rencontres là-bas. Ça m’a aussi permis de voir autre chose, même si c’était court. J’ai aussi réalisé la meilleure performance de ma carrière en terminant deuxième de la Clasica San Sebastian. En 2010, Fred Grappe m’a demandé si ça m’intéressait de revenir et Philippe ne savait pas vraiment ce qu’il voulait faire ensuite. Je lui ai dit que la FDJ voulait me reprendre et il m’avait dit d’y retourner sans hésiter.

« Profiter un peu de la vie et de ma famille »

À ton retour, tu t’es transformé en poisson-pilote pour Arnaud Démare…

Je suis revenu un an avant qu’Arnaud ne débarque. Je me rappelle encore de lui en tant que stagiaire. L’année suivante, j’ai commencé à lui emmener les sprints. Le fait qu’Arnaud arrive à ce moment-là, c’est aussi très bien tombé pour moi car ça m’a un peu relancé par la même occasion. Ça m’a redonné de nouveaux objectifs. Quand on n’est pas un coureur fait pour gagner, il faut trouver le bon leader et le rôle qui nous convient le mieux. Ça m’a remotivé, reboosté. Il était jeune et je me suis dit qu’il y avait un beau plan de carrière à construire avec lui, et une occasion de beaucoup gagner vu son potentiel. On a réussi à remporter quinze courses certaines années. On avait une très bonne équipe avec les Offredo, Boucher, Fischer, Bonnet. Chacun était à sa place, chacun donnait le meilleur. Il y avait des jeunes, des plus anciens, et ça reste d’ailleurs mes meilleures années sur le vélo.

Qu’est-ce que tu aimerais que les gens retiennent de toi ?

J’aimerais simplement qu’on se rappelle de l’équipier que j’étais, que j’essayais toujours d’aider les autres au maximum, et que j’apportais aussi de la joie de vivre, que j’aimais rigoler, m’amuser et déconner. J’espère surtout que les gens se rappelleront de moi comme quelqu’un d’agréable.

As-tu d’ores et déjà des projets pour l’avenir ?

Pour le moment, il faut que je souffle un coup. Je vais me laisser 5-6 mois pour débrancher comme il se doit puis je ferai le point. Je verrai aussi si je ressens le besoin de me replonger dans le monde du vélo ou pas. Je ne me suis pas encore trop projeté. Je veux d’abord faire ce break et profiter un peu de la vie et de ma famille ces prochains mois. J’ai maintenant le temps d’amener et d’aller chercher les enfants à l’école, ce que je n’avais pas forcément l’occasion de faire auparavant. Ce sont des moments dont je veux profiter dorénavant.

— Alexandre to www.equipecycliste-groupama-fdj.fr